Lauda et Villeneuve, deux styles, deux personnalités
Très différents l'un de l'autre, tous deux ont pourtant conquis Enzo Ferrari, le premier en lui donnant deux titres mondiaux, le second grâce à son style de conduite et à son tempérament généreux et impétueux. Deux pilotes qui ont profondément marqué les dernières années du seigneur de Maranello.
Peut-on aimer une chose et son contraire, et être toujours la même personne ? Oui, semble-t-il, si l'on songe que, à cinq années d'intervalle à peine, Enzo Ferrari s'enflamme pour deux pilotes qui sont aux antipodes l'un de l'autre: Niki Lauda et Gilles Villeneuve. Ces deux hommes incarnent probablement les derniers moments de l'histoire de Maranello qui ont réellement compté pour Enzo Ferrari, deux moments extrêmement différents mais tout aussi passionnants. Niki Lauda arrive chez Ferrari en 1974; sa candidature est appuyée par Clay Regazzoni qui, l'année suivante, se fera battre dans la course au titre mondial, un titre qu'il convoite depuis des années et qui semble enfin à sa portée grâce aux qualités de la nouvelle monoplace Ferrari. Pourtant, ce n'est pas lui qui défendra le plus brillamment les couleurs de la Scuderia mais son poulain, un jeune Autrichien. Lauda n'est pas un homme extrêmement sympathique ni chaleureux, mais il n'a pas son pareil pour obtenir le maximum de la voiture qu'il pilote. Dans son ouvrage Piloti, che gente, Enzo Ferrari parle de lui en ces termes : «C'était un jeune homme sérieux, pointilleux dans sa manière de préparer et de mettre au point la voiture, ce qu'il faisait d'une façon instinctive, naturelle. En compétition, il se montra immédiatement à la fois sûr de lui et déterminé. » Un jugement élogieux certes mais froid, presque aussi froid que Lauda lui-même. Et si, quelques pages plus loin, Ferrari précise que Lauda « devint en peu de temps un pilote remarquable et intelligent : cela ne fait aucun doute », il manque encore singulièrement de chaleur. En revanche, il explose de joie lorsque Lauda remporte deux titres mondiaux en 1975 et 1977, redonnant à Ferrari son éclat d'antan grâce à ses performances, des performances qui n'étaient plus qu'un souvenir depuis quelques années. L'écurie Ferrari de la seconde moitié des années 70 domine largement l'histoire des Grands Prix. Mais Niki Lauda manque le titre de Champion du monde en 1976 en raison de son terrible accident au Nürburgring. Il sera sauvé grâce au courage d'Arturio Merzario. Lauda sera deuxième au Championnat à quelques points du Britannique James Hunt. Puis, en 1978, Ferrari se retrouve avec une voiture, la 312 T3, qui est loin d'être aussi performante que les 312T et T2 de 1975 et de 1977. Mais, surtout, elle perd son leader, Lauda, et du même coup sa prépondérance : l'écurie est deuxième au championnat du monde des Constructeurs derrière Lotus et troisième avec Reutemann au Championnat du monde des Pilotes. Ce n'est, en fait, qu'un mauvais passage puisque Jody Scheckter lui redonne la victoire au championnat du monde de Formule 1 en 1979. C'est l'aube d'une époque nouvelle : une époque marquée par Gilles Villeneuve, un jeune Canadien animé d'une passion sans borne pour la mécanique: avion, hélicoptère, scooter des neiges et, bien sûr, voiture.
Il entre chez Ferrari à la fin de 1977 et y restera jusqu'au 8 mai 1982. Ce jour-là, sa voiture heurte la March de Mass en pleine séance d'essais à Zolder, en Belgique, et "décolle" avant de s'écraser sur la piste. Villeneuve mourra peu après des suites de ses blessures. Gilles, comme tous l'appellent simplement, conquiert immédiatement le cur d'Enzo Ferrari. Il lui rappelle certains pilotes d'autrefois comme Tazio Nuvolari, des pilotes qui conduisaient davantage avec leur cur qu'avec leur cerveau. Villeneuve donne sans cesse le meilleur de lui-même et aucun autre pilote ne suscitera autant d'enthousiasme chez les suporters de l'écurie italienne au cours des années où ce jeune homme petit, frêle, au regard triste, se surpassa au volant de Formule 1 puissantes mais pas très performantes.
Giles Villeneuve remporte six victoires avec les monoplaces Maranello, mais ce n'est pas cela qui enflamme le cur d'Enzo Ferrari. C'est sa personnalité : Villeneuve peut passer sans problème d'une monoplace de F1 à une Fiat 124, du volant d'une voiture aux commandes d'un avion ou d'un hélicoptère ou encore d'un bateau à moteur avec le même élan, toujours prêt à relever le défi comme lorsqu'il renouvelle l'expérience de Nuvolari : disputer une course contre un avion (un avion de chasse à réaction). Il faut dire que Villeneuve est né au pays du scooter des neiges, un sport qui nécessite une bonne dose de courage. Cette qualité ne fait pas défaut au pilote canadien. C'est pour cela qu'Enzo Ferrari le choisit malgré les critiques de certains. « Je l'aimais bien», écrit-il dans Piloti, che gente. Quelques mots simples pour exprimer un sentiment qu'aucun autre pilote n'éveillera plus jamais chez Enzo Ferrari.